jeudi 24 juin 2010

Raccourcis et contes



Je réfléchissais ce matin à comment débuter une note sur l'élimination des bleus, mardi. On se sent poussé par une sorte de mouvement de foule, une exaspération collective. L'exaspération que l'on éprouve, pour la partager avec l'autre exaspéré, il faut la gonfler, l'enfler outrageusement, pour qu'elle soit audible. Comme dans tous les mouvements de foule, on est tenté d'aller dans le même sens, ou de vouloir couper le bras quand l'un veut couper la main, ou, mu par l'esprit de contradiction, on se met à objecter, à tempérer. C'est un bruit général, une négociation infernale sur la place publique, des vuvuzelas d'opinions, d'indignations, d'interprétations.

Au lieu de la foire au lynchage, le plus juste serait de dire pendant cinq minutes la tristesse basique, bête et morose, morveuse, comme celle contenue dans les propos échangés avec mon collègue Harald : on est déçu, quand même, on aurait bien aimé. Et basta. Nous ne sommes ni des experts, ni candidats à la médaille « on vous l'avais bien dit ». On aurait bien vu ces joueurs gagner, même pas aimables, même jouant avec un casque sur les oreilles, même les coudes posés sur la table en mangeant des playstations, même avec Raymond Monsieur Soleil, professeur tournesol des systèmes qui ne marchent pas. Le scénario de ces branquignols triomphants de quelque chose m'aurait bien convenu.

On était triste, en pensant simplement à des joueurs comme Djibril Cissé, outrageusement motivé, à la limite du comique de motivation, avide de rattraper ce temps perdu en 2006 à cause d'une jambe brisée, et constatant alors son équipe se déliter, façon les enfants dans Sa Majesté des mouches. C'est peut-être de jouer dans le championnat anglais qui leur a donné la fibre shakespearienne, qu'ils sont tous devenus fous, à chercher des traitres partout, des taupes sous la pelouse, Ribery en Gloucester, capitaine Evra en Hamlet, le regard halluciné, Bachelot en Ophélie, diaphane dans le Xanadu inaccessible de l'hiver austral.

La tristesse est consommée, à présent, d'autres histoires s'amorcent : des huitièmes de finale Angleterre / Allemagne par exemple. Mais avant de clore ce chapitre, je réfléchis aux poids de ces Bleus dans notre place publique. Chacun y va de son interprétation, et je constate, surpris, combien ceci semble agir en révélateur. Je suis surpris car, au début de la compétition, je remarquai un partage classique entre les enthousiastes et les indifférents, face aux réjouissances du stade imposées, et je vois qu'à présent les déboires rocambolesques de cette équipe captivent, fascinent, légitimement tout le monde.

Le football de "coupe du monde" agit comme une métaphore : il opère un raccourci, tout comme une image dans un texte vous permet d'aller plus rapidement à l'idée, mieux qu'une lourde description, une longue argumentation, ceci agit comme un transport véloce qui vous saisit par son efficacité, semblant arriver au propos bien avant vous. Mais comme tous raccourcis, c'est à double tranchant. C'est percutant, mais forcement partiel, incomplet, caricatural d'où toutes ces fulgrances plus ou moins heureuses, celles des politiques, des philosophes de tout poil, des bavards dont nous sommes qui font des Bleus le symbole de tout. D'où ces récuparations diverses et variées : d'un côté on pointera le naufrage du « vivre ensemble », de l'autre la corruption de l'argent roi. J'y reviendrai sans doute les jours suivants.

Que l'équipe de France soit utilisée compulsivement à toute les sauces me semble légitime, malgré tout, même si c'est parfois sacrément incongru : comment dire le contraire alors que je crois à la faculté incroyable de ce football de générer du récit à profusion, du drame, de la comédie, du feuilleton, toutes ces choses qui vont bien au delà du simple sport ? Aujourd'hui, au delà de l'interprétation sociologique, je suis surtout hébété de voir la tournure bizarre de ce conte. Les crapauds ne se sont pas changés en princes. C'est Cendrillon qui est allée dans les toilettes du jardin, et qui a vu le plancher s'effondrer sous ses pieds, pour s'engloutir dans la fosse septique, et je me retrouve tout penaud avec mon imagerie, mon livre d'enluminures devenu bizarre sur les genoux. Le livre d'histoire, pour les bleus, est terminé, je m'en vais le ranger discrètement sur l'étagère en attendant la prochaine compétition.

Pat
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