jeudi 17 juin 2010

Gourcuff à l'ombre

C’est acté, décidé, tranché, Yoann Gourcuff va faire les frais du réaménagement tactique de l’équipe de France. Ou ce qui en tient lieu. C’est certain. C’est acté, décidé, un secret de polichinelle, c'est en Une, le jeu des chaises musicales, tout le monde est au courant, de Vezoul à Fos-sur-Mer. Ne reste que l'annonce éventée mais officielle de la composition de l'équipe par Domenech pour le match de ce soir contre le Mexique. Le seul soutien de Gourcuff en équipe de France, c’est Toulalan … « Vous voulez savoir qui est Gourcuff ? a dit Evra le capitaine, demandez à Toulalan ! ». Voilà qui est clair, et légèrement glaçant. Les autres ? Les autres ne l’aiment pas Gourcuff. Ils le snobent, le boycottent, pour lui faire sentir qu’il n’est pas d’la bande. Quelle bande ? Celle des losers patentés sans doute. Ça a crevé l’écran pendant France-Uruguay. Ribéry et Anelka refusent ostensiblement de jouer avec lui, même lorsqu’il est aussi démarqué qu’une vieille fille dans un speed dating.

Domenech aura cédé. Cédé devant ce qui est une forme de chantage. Pouvait-il forcer ses joueurs à jouer ensemble s’ils n’en avaient pas envie ? Non. C’est pourquoi il aura écarté Gourcuff. Trop seul. Trop timide, dit-on. Pas du genre à marteler la table du poing et à hausser le ton pour s'imposer. Ribéry et Anelka ont demandé une tête et Domenech leur aura filé les clés du jeu, en croisant les doigts pour que ces grands cons se responsabilisent. Ils n’ont rien montré pour mériter ça, c’est vrai. Mais c’était leur tactique pour vider le breton. Domenech ne pouvait pas faire autrement, vous n’auriez pas fait mieux. Il est trop tard pour imposer des choix en pleine compétition. L'équipe de france, c'est comme le service militaire, le nombre fait loi.

Franck Ribéry n’aime pas Gourcuff, à ce qu’on dit, parce qu’il est sans doute tout ce qu’il ne sera jamais. Gourcuff a une belle gueule, il est élégant, il est capable de faire jouer ses coéquipiers et a donc plus de compétences intrinsèques pour asseoir une forme d’autorité technique sur l’équipe. Gourcuff est éduqué, il connait plus de 75 mots de vocabulaire. Il ne rigole pas comme un balourd quand l'attardé qui joue à Munich [NDLR - toujours se méfier des mecs qui viennent d'Allemagne] noue ensemble les lacets de ses deux chaussures, dévisse le couvercle de la salière à la cantine ou vide un tube de pommade dans ses crampons. Ajoutons à cela qu’il ne passe sans doute pas ses week-ends avec des putes siliconées. Au royaume des bleus, on est comme dans une cour d’école, sauf que dans cette cour d’école, le dirlo file des beignes à l’intello et récompense en catimini le cancre des cancres.

Gourcuff va payer pour tout le monde, bon, c’est du football, on ne va pas en faire un martyr non plus, mais tout de même. S'il paie, il paiera pour Govou, invisible et en délicatesse avec les gestes techniques les plus élémentaires, il paiera pour Ribéry qui ne touche plus terre depuis qu’on lui a dit qu’il pouvait être le patron de l’équipe de France et il paiera pour Anelka, le tristissime et nonchalant Anelka qui joue cette coupe du monde avec moins d’enthousiasme qu’un tournoi de sixte organisé à Trappes.

Gourcuff mis à l’écart de manière aussi flagrante, ce serait toutefois un choix risqué, qui aurait des conséquences. Surtout pour les joueurs. En cas d’échec, tout le monde se souviendra que Ribéry et consorts auront été de consternants comploteurs. Et Laurent Blanc, le futur sélectionneur de l’équipe de France qui voudra nécessairement faire de Gourcuff son maître à jouer aura à coup sûr dans un coin de sa tête - peut-être tire-t-il déjà des enseignements de ce qui se joue en ce moment - le traitement qui lui aura été réservé ainsi que l’état d’esprit plus que suspect des joueurs incriminés.

Ce choix est historique de toute façon. Historique parce qu'il se situe à la croisée des chemins de l'Histoire du onze tricolore. La France a toujours eu la culture du meneur de jeu, du fameux numéro 10, du maître à jouer, y compris dans ses années les plus creuses et stériles. D’autres pays, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre n’ont pas nécessairement cette culture, la France si. Elle a toujours pris soin de les protéger, ces « passeurs » extralucides, de leur confier les clés du jeu. Zidane a fait un euro 96 sur une jambe, et une coupe du monde 98 plutôt médiocre si l’on excepte la finale. Platini joua l’ensemble du mondial 86 avec les ligaments en délicatesse. Personne ne les contesta jamais. Ils restèrent les leaders techniques, seuls considérés capables de faire jouer les autres et de les faire bien jouer. Les clés de l’équipe leur furent toujours confiées. Sans conditions. Ce serait la première fois dans l'histoire de l'équipe de France que l’on choisirait de privilégier les attaquants au détriment des meneurs de jeu.

Ce serait donc un contresens historique autant qu’une injustice. Deux crimes en un, en somme. Nous saurons dans quelques heures s'ils ont été commis et par la même s’ils seront – comme le prétend l’adage – payés de retour. Vaguement mélancolique, parfaitement désabusé, nous n’osons l’espérer.



Harald
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