jeudi 3 juin 2010

Naranjito : simple orange ou avenir de la psychanalayse ?

En 1982, j’avais 7 ans. Je venais de découvrir le foot un an plus tôt. J’étais gaulé comme une feuille morte. J'étais l'attaquant feuille morte de l'équipe des poussins de mon quartier. Comprenne qui pourra. Rapide, véloce et teigneux, mais pas technique pour deux sous, je devins néanmoins par la suite un bon buteur. Je n’étais pas trop sociable, évidemment et croyez-le ou non, le sport n'a rien amélioré, bien au contraire - mais ce n’est pas le sujet, on s’en fout. [si on ne s'en fout pas, dites-le, ça fera bien l'objet d'un billet ultérieur]

Le premier souvenir qui me vient de la coupe du monde 1982, c’est – je suis désolé de le dire – celui qui me ramène tout entier à Naranjito. Naranjito est une orange. Ou une clémentine peut-être, à moins qu'il ne s'agisse d'une mandarine. Ou d'un pamplemousse atrophié. Bon, c’est un agrume disons, un agrume espagnol. En tout cas, Naranjito est davantage que cela. Naranjito est la mascotte officielle de la coupe du monde 1982. Pour l'éternité.

Avec le recul, je me demande ce qui a bien pu passer par la tête de ses concepteurs. Qui sont-ils déjà ? Des petits gars un peu beurrés du service marketing de l'Espagne ? Une orange pour mascotte, cela ressemble tout de même, de près comme de loin, à ce qui se fait pire en termes d'idée à la noix. Essayez de trouver plus con. [j'attends]. Vous n'y arrivez pas ? c'est normal ! Plus con, y a pas. Mettez-vous à la place d'un gosse ? Une orange, qu'est-ce que ça a de sympa ? Quel gosse (excepté un gosse très perturbé) pourrait avoir envie d'être pote avec une orange ? Qu'est-ce qui pourrait vous pousser, même en cas de grosse déprime, à faire des confidences à une orange, vous, en gosse, ou à une mandarine, ou à un pamplemousse nain. Quel enfant, sain de corps comme d'esprit, partagerait spontanément son goûter avec une orange ? Personne.

D’habitude, les mascottes sont des animaux ou tout du moins des créatures qui y ressemblent - même très vaguement, si l'on pense aux trois épouvantables mascottes de la coupe du monde 2002 (la pire de l'Histoire à tous les égards donc), organisée par la Corée du Sud et le Japon - en tout cas des êtres doués de mouvement, avec qui l'on peut imaginer se sentir bien, partager des choses. Bien sûr, chacun sait que les coqs (je pense à Footix et à Jules, les ridicules et plus-pathétiques-tu-meurs mascottes de la coupe du monde 98 et de l'Equipe de france de la même année) ne peuvent pas plus jouer au football qu'une orange, mais au moins, ils sont capable de mouvement. C'est déjà ça, convenez-en ! Là, non, la mascotte était une orange, autant dire un légume à l'encéphalogramme plat, enfin, un agrume. Un agrume tuné bien sûr, tout orange, cela va de soi, mais aussi toutes options, ce qui est moins habituel, doté de pieds, de jambes, d'un équipement plus que douteux et de deux petites pommettes toutes rondes et toutes rouges, réunies par un sourire trop franc pour être sincère. C'était absurde. Une orange ! Et pourtant, tous ceux qui furent gosses en 1982 se souviennent de Naranjito comme ils se souviennent du dessin animé dont il était la vedette. Naranjito est - c'est absurde mais absolument vrai - la mascotte la plus célèbre de toutes les coupes du monde. De très loin, toutes catégories confondues.

On doit la première mascotte de l’Histoire à l’Angleterre pour l'organisation de la coupe du monde 1966. World Cup Willy était un lion portant un maillot aux couleurs de l’Union Jack. Qui s'en souvient ? Personne [je sens que quelqu'un va s'empresser de prétendre le contraire mais ça ne tient pas, je vous le dis tout de suite] !

La mascotte de la coupe du monde mexicaine 1970 s’appelait Juanito. Juanito était un petit gros en maillot vert qui semblait avoir la mauvaise habitude de manger trop de fajitas à la cantine. Regardez son petit bidon qui déborde de son t-shirt. Subtile Surprise : le petit mexicain portait un sombrero sur la tête. Qui se souvient de lui, à part les passeurs alcoolos de Tijuana ?

En 74, les allemands conçurent deux abominables moustachus tout droit sortis d'une retransmission de l'Eurovision : ils s'appelaient Tip et Tap. Alors là, j'en suis sûr, personne ne peut s'en souvenir.

[On continue ?]

1978, maintenant. 1978 ne compte pas pour ainsi dire. On aurait pu créer toutes les mascottes de l'univers, rien n'aurait pu occulter la triste réputation du régime argentin de l'époque. Tout fut fait pour que l'équipe nationale remporte sa coupe du monde. Sans suprises, elle la remporta, avec au passage un match puant l'arrangement entre amis (Argentine-Pérou : 6-0). L'Argentine de 78, c'était celle de la junte militaire du funeste Général Videla, les disparitions d'opposants politiques sur lesquelles personne n'enquêtait. Les jours de match de l'Argentine, des hélicoptères sillonnaient sans cesse le ciel. Mon grand-père avait dit, lors du match France-Argentine : "si l'Argentine perd, l'hélicoptère descendra sur le terrain, ils fusilleront tout le monde". L'Argentine l'avait emportée bien sûr. Mon grand-père avait le chauvinisme léger et plein d'humour. Bref, Argentine 78, répression à tous les étages. Personne ne se souvient plus de la petite mascotte inoffensive de l'époque, Gauchito, un petit gars à mèche en maillot albicéleste.

Reprenons. En 86, le Mexique organise encore la coupe du monde et choisit d’imiter l’Espagne de 82. En guise d'orange, on se coltine un piment sympatoche coiffé d’un sombrero qui s'appelle Piqué. Qui s'en souvient ? Pas moi. J'avais 11 ans. Un piment...

L’Italie de 1990 conçut quant à elle une sorte de bonhomme tricolore dont la tête était un ballon. Et les mascottes oubliées continuèrent de fleurir les allées du cimetière des mascottes au rebut. En 1994, les Etats-Unis eurent un chien. En 98, la France engendra deux coqs (voir plus haut). En 2002, trois créatures flasques de mangas essayèrent de nous la faire. En 2006, l'Allemagne nous refit le coup du lion anglais - mais un lion bizarroïde qui ressemblait en fait à un vieux fauve sans dents(Bismarck de retour des Enfers). Et pour la prochaine coupe du monde, l'Afrique du sud s'est affublée d'un léopard à la crinière verte, en retard de quelques décennies sur les looks à la mode. Son marbre l'attend déjà, allée D, emplacement 23.

Naranjito, une simple orange, clémentine, mandarine, pamplemousse dégénéré, a vaincu le monde et nos souvenirs. C'était là le marketing minimal de l'année 1982. Aujourd'hui, on ne peut plus ouvrir une boite de céréales, un paquet de gateaux, une canette de coca-cola, une bouteille de bière, un flacon de lessive, un lot de sous-vêtements sans découvrir le descriptif d'un jeu concours pour gagner des places pour la finale de la prochaine coupe du monde, des photos des joueurs qui composent l'Equipe de France ou des ballons de plage. Malgré cet effort, toujours plus constant, toujours plus appuyé, toujours plus soutenu du grand Capital, Naranjito-l'ancien attend toujours la mascotte qui la fera sombrer dans l'oubli.

Cette survivance persistante de ce qui n'est qu'une orange a de quoi surprendre et cela en dit nécessairement beaucoup sur l'inconscient humain, bien davantage que tous les complexes d'Oedipe du monde réunis. Oui, cela en dit nécessairement beaucoup. Reste à savoir quoi ?



Harald
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