vendredi 11 juin 2010

Aujourd'hui m'a fait penser à hier



11 juin 2010. Il fait beau, n'est-ce pas ? Nous y sommes. C’est aujourd’hui. Les beaufs de toute la planète vont boire de la bière et tenir des propos de comptoir pendant au moins un mois, si ce n'est plus ; comme si ce n’était pas le cas le reste de l’année. Ceux qui n’aiment pas le foot vont en chier des ronds de chapeau. La première coupe du monde organisée sur le continent africain débute aujourd’hui et elle va monopoliser l’attention du monde entier. C'est consternant, en effet. Oui, gnin-gnin, c’est injuste, on ne parlera pas des guerres, des conflits sociaux, des vrais problèmes, gnin-gnin, oui, c’est futile mais c’est comme ça. Faites-vous une raison tout de suite. Les fans de foot ont primauté sur tout. Ils règnent en maîtres.

Avant que les choses sérieuses ne commencent avec le match d’ouverture, qui opposera sous les coups de 16h00 le pays organisateur, l’Afrique du Sud, et le Mexique, il y aura une cérémonie d’ouverture. C’est la tradition. Personne ne s’intéresse à ce truc bien sûr, à part les gonzesses ou les journalistes peut-être. C'est couru d'avance, on en a vu d'autres, des chorales confraternelles chanteront des chansons de la paix, il y aura des lâchers de ballons de la paix, des lâchers de colombes de la paix, des figurants représenteront les nations participantes en n'oubliant personne, et pour que chacun entrâve kekchose, les allemands porteront des déguisements bavarois, les français des costumes alsaciens, les américains des survêtements pailletés et les slovaques des pulls jacquards tricotés main, mais aussi, Nelson Mandela fera un petit coucou de la main à l’attention du monde entier. Les commentateurs diront, des trémolos dans la voix : « on s’en souviendra longtemps, comme on se souviendra toujours du parkinsonien Muhammad Ali, allumant la flamme olympique à Atlanta en 96 ». Lâchez vos larmes maintenant, vous prendrez de l'avance.

Bizarrement, ce matin, en pensant à l’ouverture du mondial, je n’ai pas pensé à l’Equipe de France, à l’Afrique du Sud ou à je ne sais quel match à venir. J’ai pensé à l’enfant que j’étais lorsque j’ai découvert le football. Je vous raconte, même si je vous sens un peu réticent sur l'instant. Un soir, mon père rentra du boulot un peu plus tôt que d’habitude. Il me tira de devant la télé et me demanda d’enfiler un pantalon de survêtement ainsi qu'un vieux sweat-shirt. J'obéis. Sans un mot, il me fit sortir de la maison. En voiture, nous nous rendîmes devant ce petit stade municipal qu’on voit aujourd’hui dans une pub pour le PMU. Sur place, il me refila à un vieux type qui ressemblait à jean-Michel Larqué. Planté sur ses cannes de serin, le sosie de Jean-Mimi me mit un ballon entre les mains et me dit : « voilà Petit, tu vas apprendre à jouer au football ». Puis il s’éloigna en me laissant seul le soin de me débrouiller pour faire connaissance avec les petits cons qui deviendraient bientôt mes coéquipiers. J’avais 6 ans, je n'avais pas dit un mot depuis que mon père était rentré du boulot, je ne comprenais rien à rien de ce qui m'arrivait, je considérais chaque enfant comme une sorte d’ennemi potentiel.

Je m’approchai pour commencer d’un petit gars, plutôt à l’aise, qui enchainait les jongles. Un petit un peu gras avec une tête trop grosse pour son corps. Il me regarda d’un air méprisant et me demanda : « t’es qui toi ? » « Et toi ? », je répondis. « Joao ». Je n’ajoutai rien et m’éloignai. Bientôt, un autre bénévole vint me tirer de ma rêverie. Je n’avais jamais vu un match de football de toute ma vie, je ne connaissais rien de ce sport, il me planta pourtant sans aucune consigne sur le terrain avec une dizaine d’autres gosses, s’escrimant déjà comme des dératés. On était apparemment en pleine partie et on effectuait une touche. Je suppose que je devais alors avoir une gueule de démarqué puisque le gosse en charge de l’effectuer me jeta le ballon en pleine gueule. Dans un réflexe, je renvoyai la balle du poing. Ceci provoqua bien entendu une exclamation sourde de tous les enfants. Des protestations chez les uns, des rires moqueurs chez les autres. Espèce de gros nul ! Avec les pieds, ducon ! Le bénévole calma les gosses, il est nouveau, soyez indulgent avec le nouveau, comment tu t'appelles déjà Le Nouveau ?, la touche fut rejouée et le jeu se déporta sans moi, l’essaim de mioches bourdonna ici et là, tandis que je regardais ses soubresauts anarchiques avec circonspection. Le ballon sortit à nouveau des limites du terrain. La touche fut jouée à nouveau dans ma direction par un gamin peut-être soucieux de mon intégration. Hélas, je le repoussai à nouveau de la main et les hurlements outrés redoublèrent d'intensité. Il y eut même un ou deux regards menaçants. J'exagère peut-être. Je m’en retournai en tout cas vers mon père dans l'indifférence générale, pauv' type, les bras ballants, les larmes aux yeux, persuadé de ma profonde nullité.

Ce que fit mon père alors devrait figurer dans le Chapitre I du Manuel des Pères. Il ne me dit en fait pas un mot et m’obligea à retourner sur le terrain pour gagner ma place, non pas dans le cadre du jeu lui-même – ce dont il se foutait totalement – mais auprès des autres. Et au bout de quelques entrainements chaotiques du même acabit, je parvins non seulement à arrêter de jouer avec les mains mais également à imposer mon caractère de gnome teigneux - en plus de ma tendance à être terriblement "mauvais joueur" et truqueur de première catégorie. Ceci me valut du reste un surnom que je ne suis pas disposé à révéler aujourd'hui.

C’est ainsi que je suis né au football en tout cas. Avec les mains. En toute maladresse. Puis avec la volonté d’écraser mes coéquipiers comme mes adversaires. En ce sens, le football ne m’a pas rendu meilleur et ne m’a appris aucune règle de fraternité. Il m’a rendu au contraire plus agressif, plus caractériel, plus bagarreur que je ne l’étais déjà. Et pourtant, j’aime ce sport comme rien d’autre. J’y ai joué au poste d’avant-centre de 6 à 20 ans. De 20 ans à 26, je suis descendu d’un cran pour occuper un poste à gauche, proche de celui qu’occupe ce gros niais de Ribery aujourd’hui.

La compétition va commencer et ce matin - je ne sais pourquoi - j’ai pensé à l’enfant que j’étais près de 30 ans plus tôt. C’est aussi cela le football, pout tous ceux qui aiment ce sport : un trait d’union entre l’enfance et l’âge adulte. C’est pour cela que j’ai ensuite pensé à mon fils qui aura bientôt 6 mois. J’aimerais lui transmettre le goût de ce jeu, plus tard, avoir le temps de lui en parler. De lui parler de son histoire, de son passé, de ce qu’il faut en comprendre. Il n'aimera peut-être pas ça, je n'en ferai pas une jaunisse. Ce n'est guère qu'un souhait, un voeu de futur partage. En ce sens, je ne suis pas différent des autres amoureux du jeu, pas différent des autres pères, non plus. Pourquoi le serais-je d'ailleurs ?

Nous sommes le 11 juin 2010. Nous y sommes. C’est aujourd’hui. La compétition commence…



Harald
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