dimanche 11 juillet 2010

L'ombre et la lumière 4 / 4

La 51ème minute a fait basculer la vie de Maradona. Elle lui a grillé son bon d’entrée au rang des légendes officielles du jeu – j’entends par là, celles avalisées par la FIFA (1).

Le meneur argentin n'en est pas à son premier coup d'essai. Depuis quelques temps déjà, on s'interrogeait dans les couloirs de l'institution zurichoise sur sa probité. On disait ici et là que le talent n’excusait pas tout. On s'en rappelle, Diego avait envoyé ses crampons dans le ventre de Baptista en 1982, après s'être fait savater tout le match. Qu'importe, le CV était déjà tâché. Alors qu’il jouait à Barcelone, en 1984, en finale de la coupe du Roi, contre Bilbao, Maradona avait encore vu rouge, dans des proportions encore plus ahurissantes. Une bagarre générale d’une violence quasiment jamais vue avait éclaté sur le terrain et avait sans doute provoqué le transfert du meneur argentin à Naples. Barcelone se lavait les mains de son sort. Là encore, Maradona avait simplement voulu se faire justice lui-même. Un défenseur de Bilbao, Andoni Goicoexea, surnommé Le Boucher basque, l’avait gravement blessé un an auparavant après une intervention digne d'un tueur de sang froid.

La FIFA se contrefoutait des circonstances des coups de sang de l'argentin. On commençait à exiger des stars du jeu qu'elles soient immaculées, propres comme des sous neufs, lénifiantes au possible. Maradona était un sale prolo argentin, sans éducation, incapable de la plus élémentaire maîtrise de soi. Et maintenant, à son casier, s'ajoutaient la 51ème minute et cette main mystico-politique.

On aurait pu en rester là. La 51ème minute avait tout d'une ère de transit pour l'éternité, de purgatoire du jeu. On en serait resté là, sans aucun doute, si Maradona n'avait jamais foulé la pelouse, ce jour là. S'il n'avait alors décidé de distordre l'histoire, d'écrire en 4 minutes une parabole parfaite de son existence : entre chien et loup, ombre, lumière.

On joue la 55ème minute lorsque Maradona récupère le ballon dans son propre camp, échappant au pressing (ou ce que l'on qualifie comme tel) de Peter Beardsley et Peter Reid. Il passe la ligne médiane avec déjà deux victimes à son actif. Effacées. Le stade Azteca vient de se prendre l'histoire en pleine gueule. Il fait lourd, moite, les plus avertis disent encore dans l'oreille de leurs voisins : "il y avait main". Les 115 000 spectateurs sont paumés en compagnie des anglais, pas ici, pas vraiment là, comme des êtres de chair sans esprit. Maradona est quant à lui tout à ce qu'il fait, il a l'avantage de ceux qui rédigent les manuels à leur convenance. Il efface successivement Butcher et Fenwick. Encore les fameux piquets. On pense un instant que cette course folle l'emmènera trop loin, car cette fois, Shilton s'est décidé à être un barrage convenable. Qu'importe Shilton. Comment décrire la beauté de ce dernier dribble ? Et ce but ?Comment restituer fidèlement ce qui se déroule en cet instant ? Les scribouillards du jeu vont vous dire quelque chose comme : Maradona vient de faire basculer la rencontre. Comme si cela pouvait se résumer à cela. Moi, je suis devant mon écran, avec un monde chamboulé entre les mains.

Il vient un temps, bien sûr, où les mots manquent. Où les mots deviennent faibles. Le Football est davantage qu'un jeu et Maradona sera toujours plus qu'un joueur de football, c'est ce qui le rend unique et bien supérieur à d'autres stars du jeu, comme peuvent l'être Pelé, Cruyff ou Platini. C'est pourquoi il inspire à certains une sorte dévotion : lui, le plus humain de tous les joueurs. Les plus authentique. Le plus beau.

Viendra le jour où Maradona quittera ce monde. Buenos Aires sera noir d'êtres humains. des hommes et femmes en maillot albicéleste constitueront cette foule de larmes, de démesure. Si je suis encore vivant pour vivre ce jour, je le vivrais au milieu d'eux. Dévot parmi les dévots.



(1) En 2000, la FIFA organisa un vote par internet afin d’élire le joueur du 20ème siècle. Quand elle prit conscience, quelques semaines avant la clôture du scrutin et la parution des résultats, qui devait être célébré en grande pompe devant l’ensemble des télés du monde, que le résultat ne serait pas celui tant espéré, c'est-à-dire l’élection de Pelé, les officiels décidèrent de créer en quelques jours un deuxième classement : celui des internautes récompensa donc Maradona ; celui des élus de la FIFA inscrivit le nom du numéro 10 brésilien sur le fronton de son panthéon sponsorisé.


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