mercredi 7 juillet 2010

L'ombre et la lumière - 3/4



Je me souviens relativement confusément du match lui-même. Je me souviens d’échos. De bribes. Je me souviens de cris, surtout. D’insultes, de récriminations démesurées. Exagérées. De chaos, de folie.

Les anglais n’étaient pas beaux à voir, c’est certain, malgré Glenn Hoddle, malgré Trevor Steven. Les argentins semblaient un peu plus empruntés que d’habitude. Le jeu semblait enlisé. En sommeil. Englué dans une sorte de torpeur visqueuse. Je me souviens d’un coup franc argentin qui y était presque. Deux doigts à coté. Je me souviens d’un coup de coude que Maradona reçut en plein visage. Pile dedans. Les anglais se démenaient pour serrer le jeu. Les coups francs se multipliaient comme des petits pains aux abords de la surface. Maradona les soignait, les ballons rasaient les montants, des rumeurs venimeuses glissaient des tribunes.

Tout est en quelque sorte occulté par cette action de la cinquante-et-unième minute. Rien n’existe avant cet instant... A la première mi-temps, crispante, agressive, a succédé la deuxième qui a repris sur un étrange rythme lymphatique. L’opposition semble déséquilibrée et pourtant, ça tient pour les anglais, qui se cramponnent, ahanent, plient sans rompre. Grace à quelques coups vicieux, par ci par là. Des coups de casseurs, de laids, de petits. Avant la 51ème, rien. A la 51ème, tout, soudainement. Comme lorsqu'un rouage en enclenche un autre, qui en enclenche un autre, et un autre encore. Maradona efface plusieurs joueurs, à une vitesse folle. Que verrait-on si l’on voyait par ses yeux ? De la bouillie de milieux anglais. Des milieux anglais transformés en piquets d'entrainement. Maradona est comme le vent. Insaisissable et renversant. C'est grandiloquent ? Je fais ce que je veux. 51ème minute ! Maradona commmande un une-deux à Valdano, serveur-pour-dâme bas de gamme. Le une-deux échoue, parce que la remise de Valdano n’est pas assez précise. Au lieu de retoucher simplement le ballon, l'attaquant argentin se prend pour un autre et effectue une sorte de rotation bizarre, une geste impossible, sans intelligence, comme si son corps commandait à son cerveau et non l'inverse, comme si l'encéphalogramme de son jeu était plat. Le défenseur anglais qui lui colle à l'élastique du short tente de stopper le mouvement mais son intervention fait valser le ballon dans les airs, en direction de Shilton, le vieux gardien anglais, qui mesure un mètre quatre-vingt-trois d'une lourdeur toute britannique. Shilton ! Les gardiens anglais ! La grosse marrade... Le voilà - Peter - qui déploie sa carcasse de pénitent. Course pataude, détente miteuse de pachyderme ringard à retardement, on croirait un lord idiot qui fait la chasse aux papillons tropicaux dans une serre guindée du Yorkshire. After-eight-Shilton approche de la balle en suspension, tandis que vient à sa rencontre le petit frisé Bueno-aérien d’un mètre 65. Un shilling sur le court-sur-pattes ! Cela se joue à quelques micro-poussières de secondes. Avant que le portier anglais ne boxe le ballon, Maradona le propulse dans le but. De la main. Faute lourde. Des deux cotés à mon avis.

Main. Tout le monde l’a vu. Le but est inscrit de la main. Tout le stade l'a vu. Le but n'est pas valable. Les commentateurs, après avoir visionné le ralenti, s’étouffent en rêvant d’un rétablissement immédiat de la Justice Sportive par le Roi Salomon. Coupons le ballon en deux. Mais rien n’y fait. Comment a-t-il fait cet arbitre pour ne rien voir ? Est-il myope ? Fou ? Incompétent ? Personne n’ose prononcer le mot qui affleure sur toutes les lèvres : corrompu ? Il est en tout cas livide, il interroge le néant du regard, le dos de Maradona qui va faire la feria au bord de la touche.

Main, Faute Lourde retenue dans les manuels d'Histoire des supermoraux. C’est ainsi que Diego Maradona fait basculer sa vie dans la légende du football. De la main. C’est une main étrange en fait, moins une main qu'un prolongement de l’esprit. Ce n’est pas une tricherie. C’est bien mieux que cela, c’est une transgression. Une magnifique transgression. Je me souviens de la réaction de ma sœur, tiens ! Elle n’était pas anglaise, ma sœur, que venait-elle donc la ramener ? Rien. Elle était ulcérée. Comme tout le monde, comme la terre entière. Maradona, qui ne lui inspirait absolument rien trente secondes plus tôt, était devenu en quelques secondes la pire des saloperies. Une ordure, un boulimique trop frisé. Une pute arrogante. Un truqueur amoral. C’est ce que je veux dire lorsque j’affirme qu’il s’agissait moins d’une tricherie que d’une transgression. C’était une transgression parce que le geste était consciente, serait revendiquée. Etre victorieux de l’Angleterre via une partie de dès pipés, c’était la revanche magnifique que Maradona offrait à son peuple entier. La petite Argentine humiliée par la Grande Angleterre ? La raclée des Malouines ? Aux oubliettes. Dieu, de sa main, selon Maradona rétablissait un semblant d’équilibre. Cette main était une transgression et Maradona la transforma en message. Les anglais ne subissaient pas seulement une défaite, il subissait (enfin) une injustice. C'est ce que voulut dire Maradona quand il prononça cette expression en conférence de presse : c'est la main de Dieu. Il ne voulut pas dire : je suis Dieu ; mais : ce n’était que justice morale.

Ce n’est pas encore fini, la bile est encore sur toutes les lèvres. Je n’ai pas encore dit un mot. Je j'ai pas prévu de tour de terrain pour l'Argentine. Ce que je vois me cloue pourtant sur le canapé du salon. Hypnotisé, j’entends les hurlements des commentateurs qui piquent des suées. Le jeu a repris après une éternité beuglante. A Liverpool, Londres, Manchester, Bristol, dans toute l'Angleterre, on a perdu un morceau de soi, on s'est étouffé avec son toast au cheddar. Les onze anglais sur le terrain, et ceux du banc, et ceux du stade ont vociféré contre l’arbitre, beuglé tant et plus. Le but a été validé. 1 à 0. Les anglais n'y sont plus, ils ont l’âme ailleurs, ils ont dépensé trop d'énergie soudainement, l'injustice, ça vous vide comme si vous étiez une baignoire munie d'une bonde, les anglais sont transparents, sont spectres, ils sont paumés entre la 51ème et la 55ème minute. Dans l'autre dimension des regrets. 55ème minute, atterrissage ; retour au réel. La minute pendant laquelle je suis devenu argentin.
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