lundi 31 mai 2010

Fossile d'un souvenir sévillan

Je peux à la fois dire « la demi finale France-RFA de 1982, à Séville, est un souvenir marquant », et être en grande partie incapable de la raconter par mes propres moyens. Quand je dis « propres moyens », je pense à un compte rendu vraiment personnel, tiré de mon expérience seule. J’avais dans les sept ans, ce qu’il en reste à présent est, comme nombre de souvenirs publics, un douteux mélange de sensations vivaces et d’informations reconstituées après coup, par des lectures, des articles, des discussions où l’on tombe d’accord. C’est un souvenir phagocyté par l’opinion générale qui en a découlé et j’en viens à douter de la sincérité même de cette mémoire : la part personnelle semble s’être quasiment diluée dans un phénomène de pensée collective, et mon récit, pourtant historiquement justifiable – j’y étais – s’est perdu dans le lieu commun.

J’avais sept ans, un album d'autocollants Panini devant moi. Quelqu’un, ma mère, ou mon grand-père, m’avait acheté cinquante pochettes d’un coup, ce qui était énorme : l’usage était d’en avoir une ou deux pochettes, de temps en temps, pour laisser à la collection le temps de se languir. Cela a sans doute associé à ce barnum international la marque d’une douce abondance, le cachet doré d’une tendre et ponctuelle profusion.

C’était l’été, il faisait chaud, et le programme à la télévision était somme toute classique : parmi les habituels films de guerre, genre le « Jour le plus long » c’était encore un spectacle dont les vilains étaient les Allemands. Solennellement rassemblés dans le salon, grands-parents, arrière grand-mère, regardaient respectueusement l’écran, et l’heure était grave. Aucun mot de trop ne sortait, aucune allusion déplacée sur les adversaires teutons ; il n’y avait apparemment que dans mon esprit sans mesure que ça y allait de bon cœur, que se déchainaient les pensées les plus véhémentes au sujet des « schleuhs », ces gens cruels encasqués amateurs de mitrailleuses.

Tout comme dans le « Jour le plus long », les Allemands commencent par gagner. Je regarde sans trop comprendre le fonctionnement de ce sport, il n’y a pas beaucoup d’événements (de buts). Cela ressemble à une longue attente, une course sans décision, sans certitude, à l’avenir bouché. Le Fait arrive : Patrick Battiston se présente seul face à Harald Schumacher, qui lui saute sur la tête, le joueur français s’écroule, inanimé. Je ne comprends pas le ballon, mais je comprends le coup de genoux. Cette séquence semble durer toute la soirée, tout l’été. Battiston, son nom ressemble à mon prénom, je vis donc ceci comme une attaque personnelle. C’est terrible, je l’avais bien dit, ou pensé, avec les schleuhs, il n’y a pas de quoi être surpris. Le joueur ne se relève toujours pas, mais l’arbitre ne siffle aucune faute : pas le moindre carton, pas même un misérable coup franc, une petite touche, rien. Chacun attend que Schumacher relance, tandis que Battiston est au sol, terrassé. L’erreur d’arbitrage est incompréhensible, l’injustice est telle qu’elle s’érige en mythe, elle fait du bien, dans sa tragique plénitude, elle est christique, et elle fait de nos joueurs des martyrs, des saints aux yeux du monde.

Battiston est finalement évacué sur une civière, accompagné pendant son retour aux vestiaires par son capitaine, Platini, qui serre la main de son collègue, héroïque, tel Ulysse en short.

Il y a les prolongations : à la fin, après deux heures de jeu, les français marquent deux buts coup sur coup, Alain Giresse court comme un dératé, fou de joie, et le match est imperdable, et pourtant ils ne gagnent pas : les Allemands, titanesques, cyclopoïdes, égalisent. Les tirs au but arrivent, et un allemand échoue, là encore, la finale est offerte, mais Didier Six et Maxime Bossis ratent leur tir au but.

Sort cruel, dans mes vignettes Panini, j’aurai des tas d’Harald Shumacher en double. Je me souviens en avoir gribouillés rageusement au stylo bic, immolant par ce bout de papier le moustachu agresseur. Lors de mes jeux guerriers à l’été finissant, les méchants imaginaires, cachés dans les vignes et les cyprès, demeureront un improbable mélange de soldatesque germaine aux cheveux longs, figure bizarre de hippie-nazi, bataillons barbus avec des tronches du groupe Abba.

Dans mon souvenir, Battiston reste à terre, inconscient, pour toujours, et Didier Six un traitre rateur de penalty. C’est injuste. Ils gagneront ensemble la Coupe d’Europe des Nations en 1984, donnant ainsi un titre à cette génération exceptionnelle.

Les français perdront encore en 1986 contre la RFA, en demi-finale. J’ai vu le match, mais je n’ai aucun souvenir. En 1998, un quart de finale opposera la Croatie à l’Allemagne. Le vainqueur devait rencontrer la France en demi, permettant une résurrection de cette affiche mythique, le troisième acte de la tragédie ! Inutile d’expliquer à quel point j’étais pour la victoire de la Mannschaft. Comme si on pouvait faire ressurgir la madeleine de Proust, en changer la recette pour lui donner un goût agréable, et la renvoyer au fond des âges, plus engageante, sa saveur amère ainsi corrigée. Quand j’ai vu les allemands perdre, j’ai été déçu, vraiment. Je me suis alors fait cette réflexion mélancolique : les bleus vont sans doute gagner la coupe du monde cette fois, après les Croates, mais nous seront passés à côté du principal, faire se relever tous les Patrick Battiston déglingués du passé.

C’était le cas, les bleus ont gagné. La joie de la victoire est grande, mais on se rend compte après coup qu’il faut la partager, avec des danseurs de discothèque, des politiciens foireux, des Francis Lalanne déchainés, des Obispo en perruque colorée, des hyper magasins déprimants avec des joueurs en carton rieurs, grandeur nature, et la joie, déplumée, fait place à la déception, lentement, quand la splendeur factice s’étiole ; tandis que la romantique défaite est inépuisable, elle n’est pas écœurante, elle distille en vous, dignement, langoureusement, le gout très subtil du regret.

Pat
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